L'Œuvre

L'Œuvre (paragraphe n°1262)

Chapitre VII

Ça vous étonne, mais il y a des jours où je me demande si je vais savoir dessiner un nez... Oui, à chacun de mes tableaux, j'ai encore une grosse émotion de débutant, le cœur qui bat, une angoisse qui sèche la bouche, enfin un trac abominable. Ah ! le trac, jeunes gens, vous croyez le connaître, et vous ne vous en doutez même pas, parce que, mon Dieu ! vous autres si vous ratez une œuvre, vous en êtes quittes pour vous efforcer d'en faire une meilleure, personne ne vous accable ; tandis que nous, les vieux, nous qui avons donné notre mesure, qui sommes forcés d'être égaux à nous-mêmes, sinon de progresser, nous ne pouvons faiblir, sans culbuter dans la fosse commune... Va donc, homme célèbre, grand artiste, mange-toi la cervelle, brûle ton sang, pour monter encore, toujours plus haut, toujours plus haut ; et, si tu piétines sur place, au sommet, estime-toi heureux, use tes pieds à piétiner le plus longtemps possible ; et, si tu sens que tu déclines, eh bien ! achève de te briser, en roulant dans l'agonie de ton talent qui n'est plus de l'époque, dans l'oubli où tu es de tes œuvres immortelles, éperdu de ton effort impuissant à créer davantage !

?>