La Bête humaine

La Bête humaine (paragraphe n°1683)

Chapitre X

Les minutes s'écoulèrent, Flore ne bougeait pas. Enfin, lorsque, à sept heures cinquante-cinq, Misard, de deux sons de trompe, signala l'omnibus du Havre, sur la voie montante, elle se leva, ferma la barrière et se planta devant, le drapeau au poing. Déjà, au loin, le train se perdait, après avoir secoué le sol ; et on l'entendit s'engouffrer dans le tunnel, où le bruit cessa. Elle n'était pas retournée sur le banc, elle demeurait debout, à compter de nouveau les minutes. Si, dans dix minutes, aucun train de marchandises n'était signalé, elle courrait là-bas, au-delà de la tranchée, faire sauter un rail. Elle était très calme, la poitrine seulement serrée, comme sous le poids énorme de l'acte. D'ailleurs, à ce dernier moment, la pensée que Jacques et Séverine approchaient, qu'ils passeraient là encore, allant à l'amour, si elle ne les arrêtait pas, suffisait à la raidir, aveugle et sourde, dans sa résolution, sans que le débat même recommençât en elle : c'était l'irrévocable, le coup de patte de la louve qui casse les reins au passage. Elle ne voyait toujours, dans l'égoïsme de sa vengeance, que leurs deux corps mutilés, sans se préoccuper de la foule, du flot de monde qui défilait devant elle, depuis des années, inconnu. Des morts, du sang, le soleil en serait caché peut-être, ce soleil dont la gaieté tendre l'irritait.

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