La Conquête de Plassans

La Conquête de Plassans (paragraphe n°1393)

Chapitre XV

Marthe souffrait surtout de ne pouvoir donner aux quêtes de Saint-Saturnin ; elle cachait des pièces de dix sous dans des morceaux de papier, qu'elle gardait précieusement pour les grand-messes des dimanches. Maintenant, quand les dames patronnesses de l'œuvre de la Vierge offraient quelque cadeau à la cathédrale, un saint ciboire, une croix d'argent, une bannière, elle étaittoute honteuse ; elle les évitait, feignant d'ignorer leur projet. Ces dames la plaignaient beaucoup. Elle aurait volé son mari, si elle avait trouvé la clef sur le secrétaire, tant le besoin d'orner cette église qu'elle aimait la torturait. Une jalousie de femme trompée la prenait aux entrailles, lorsque l'abbé Faujas se servait d'un calice donné par madame de Condamin ; tandis que, les jours où il disait la messe sur la nappe d'autel qu'elle avait brodée, elle éprouvait une joie profonde, priant avec des frissons, comme si quelque chose d'elle-même se trouvait sous les mains élargies du prêtre. Elle aurait voulu qu'une chapelle tout entière lui appartînt ; elle rêvait d'y mettre une fortune, de s'y enfermer, de recevoir Dieu chez elle, pour elle seule.

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