La Curée

La Curée (paragraphe n°462)

Chapitre III

D'ailleurs, elle n'en était qu'à la page commune. Elle causait volontier, à demi-voix, avec des rires, des cas extraordinaires de la tendre amitié de Suzanne Haffner et d'Adeline d'Espanet, du métier délicat de madame de Lauwerens, des baisers à prix fixe de la comtesse Vanska ; mais elle regardait encore ces choses de loin, avec la vague idée d'y goûter peut-être, et ce désir indéterminé, qui montait en elle aux heures mauvaises, grandissait encore cette anxiété turbulente, cette recherche effarée d'une jouissance unique, exquise, où elle mordrait toute seule. Ses premiers amants ne l'avaient pas gâtée ; trois fois elle s'était crue prise d'une grande passion ; l'amour éclatait dans sa tête comme un pétard, dont les étincelles n'allaient pas jusqu'au cœur. Elle était folle un mois, s'affichait avec son cher seigneur dans tout Paris ; puis, un matin, au milieu du tapage de satendresse, elle sentait un silence écrasant, un vide immense. Le premier, le jeune duc de Rozan, ne fut guère qu'un déjeuner de soleil ; Renée, qui l'avait remarqué pour sa douceur et sa tenue excellente, le trouva en tête à tête absolument nul, déteint, assommant. Monsieur Simpson, attaché à l'ambassade américaine, qui vint ensuite, faillit la battre, et dut à cela de rester plus d'un an avec elle. Puis, elle accueillit le comte de Chibray, un aide de camp de l'empereur, bel homme vaniteux qui commençait à lui peser singulièrement, lorsque la duchesse de Sternich s'avisa de s'en amouracher et de le lui prendre ; alors elle le pleura, elle fit entendre à ses amies que son cœur était broyé, qu'elle n'aimerait plus. Elle en arriva ainsi à monsieur de Mussy, l'être le plus insignifiant du monde, un jeune homme qui faisait son chemin dans la diplomatie en conduisant le cotillon avec des grâces particulières ; elle ne sut jamais bien comment elle s'était livrée à lui, et le garda longtemps, prise de paresse, dégoûtée d'un inconnu qu'on découvre en une heure, attendant pour se donner les soucis d'un changement, de rencontrer quelque aventure extraordinaire. A vingt-huit ans, elle était déjà horriblement lasse. L'ennui lui paraissait d'autant plus insupportable, que ses vertus bourgeoises profitaient des heures où elle s'ennuyait pour se plaindre et l'inquiéter. Elle fermait sa porte, elle avait des migraines affreuses. Puis, quand la porte se rouvrait, c'était un flot de soie et de dentelles qui s'en échappait à grand tapage, une créature de luxe et de joie, sans un souci ni une rougeur au front.

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