La Faute de l'Abbé Mouret

La Faute de l'Abbé Mouret (paragraphe n°760)

Partie : Livre 2, chapitre V

Chaque jour, elle le fit ainsi asseoir devant la fenêtre, aux heures fraîches. Il commençait à hasarder quelques pas, en s'appuyant aux meubles. Ses joues avaient des lueurs roses, ses mains perdaient leur transparence de cire. Mais, dans cette convalescence, il fut pris d'une stupeur des sens qui le ramena à la vie végétative d'un pauvre être né de la ville. Il n'était qu'une plante, ayant la seule impression de l'air où il baignait. Il restait replié sur lui-même, encore trop pauvre de sang pour se dépenser au-dehors, tenant au sol, laissant boire toute la sève à son corps. C'était une seconde conception, une lente éclosion, dans l'œuf chaud du printemps. Albine, qui se souvenait de certaines paroles du docteur Pascal, éprouvait un grand effroi, à le voir demeurer ainsi, petit garçon, innocent, hébété. Elle avait entendu conter que certaines maladies laissaient derrière elles la folie pour guérison. Et elle s'oubliait des heures à le regarder, s'ingéniant comme les mères à lui sourire, pour le faire sourire. Il ne riait pas encore. Quand elle lui passait la main devant les yeux, il ne voyait pas, il ne suivait pas cette ombre. A peine, lorsqu'elle lui parlait, tournait-il légèrement la tête du côté du bruit. Elle n'avait qu'une consolation : il poussait superbement, il était un bel enfant.

?>