La Fortune des Rougon

La Fortune des Rougon (paragraphe n°1627)

Partie : Préface, chapitre VII

Avant d'atteindre l'allée, Silvère regarda. Il se souvint d'un dimanche lointain où, par un beau clair de lune, il avait traversé le chantier. Quelle douceur attendrie ! comme les rayons pâles coulaient lentement le long des madriers ! Du ciel glacé tombait un silence souverain. Et, dans ce silence, la bohémienne aux cheveux crépus chantait à voix basse dans une langue inconnue. Puis, Silvère se rappela que ce dimanche lointain datait de huit jours. Il y avait huit jours qu'il était venu dire adieu à Miette. Que cela était loin ! Il lui semblait qu'il n'avait plus mis les pieds dans le chantier depuis des années. Mais quand il entra dans l'allée étroite, son cœur défaillit. Il reconnaissait l'odeur des herbes, les ombres des planches, les trous de la muraille. Une voix éplorée monta de toutes ces choses. L'allée s'allongeait, triste,vide ; elle lui parut plus longue ; il y sentit souffler un vent froid. Ce coin avait cruellement vieilli. Il vit le mur rongé de mousse, le tapis d'herbe brûlé par la gelée, les tas de planches pourries par les eaux. C'était une désolation. Le crépuscule jaune tombait comme une boue fine sur les ruines de ses chères tendresses. Il dut fermer les yeux, et il revit l'allée verte, les saisons heureuses se déroulèrent. Il faisait tiède, il courait dans l'air chaud, avec Miette. Puis les pluies de décembre tombaient, rudes, sans fin ; ils venaient toujours, ils se cachaient au fond des planches, ils écoutaient, ravis, le grand ruissellement de l'averse. Ce fut, dans un éclair, toute sa vie, toute sa joie qui passa. Miette sautait son mur, elle accourait, secouée de rires sonores. Elle était là, il voyait sa blancheur dans l'ombre, avec son casque vivant, sa chevelure d'encre. Elle parlait des nids de pies, qui sont si difficiles à dénicher, et elle l'entraînait. Alors, il entendit au loin les murmures adoucis de la Viorne, le chant des cigales attardées, le vent qui soufflait dans les peupliers des prés Sainte-Claire. Comme ils avaient couru pourtant ! Il se souvenait bien. Elle avait appris à nager en quinze jours. C'était une brave enfant. Elle n'avait qu'un gros défaut : elle maraudait. Mais il l'aurait corrigée. La pensée de leurs premières caresses le ramena à l'allée étroite. Toujours ils étaient revenus dans ce trou. Il crut saisir le chant mourant de la bohémienne, le claquement des derniers volets, l'heure grave qui tombait des horloges. Puis le moment de la séparation sonnait, Miette remontait sur son mur. Elle lui envoyait des baisers. Et il ne la voyait plus. Une émotion terrible le prit à la gorge : il ne la verrait plus jamais, jamais.

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