La Joie de vivre

La Joie de vivre (paragraphe n°1254)

Chapitre VI

Et, au lieu de monter chez lui, Lazare se sauva. Il sortit, en emportant la vision de ce visage douloureux, qu'il ne reconnaissait plus. Sa cousine lui mentait, l'heure allait venir ; seulement, il étouffait, il lui fallait de l'espace, il marchait comme un fou. Ce baiser était le dernier. L'idée de ne revoir jamais sa mère, jamais, le secouait furieusement. Mais il crut que quelqu'un courait après lui, il se tourna ; et, quand il reconnut Mathieu, qui tâchait de le rejoindre avec ses pattes lourdes, il entra dans une rage, sans raison aucune, il prit des pierres qu'il lança au chien, en bégayant des injures, pour le renvoyer à la maison. Mathieu, stupéfait de cet accueil, s'éloignait, puis se retournait et le regardait d'un œil doux, où semblaient luire des larmes. Il fut impossible à Lazare de chasser cette bête, qui l'accompagna de loin, comme pour veiller sur son désespoir. La mer immense l'irritait elle aussi, il s'était jeté dans les champs, il cherchait les coins perdus, afin de s'y sentir seul et caché. Jusqu'à la nuit, il vagabonda, traversa des terres labourées, sauta des haies vives. Enfin, il rentrait exténué, lorsqu'un spectacle, devant lui, le frappa d'une épouvante superstitieuse : c'était au bord d'un chemin désert, un grand peuplier isolé et noir, que la lune à son lever surmontait d'une flammejaune ; et l'on aurait dit un grand cierge brûlant dans le crépuscule, au chevet de quelque grande morte, couchée en travers de la campagne.

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