Son Excellence Eugène Rougon

Son Excellence Eugène Rougon (paragraphe n°2293)

Chapitre XI

Sans doute, reprit le ministre de l'Intérieur. Mais il est des ouvrages tout aussi dangereux : je parle de ces ouvrages de vulgarisation, où les auteurs s'efforcent de mettre à la portée des paysans et des ouvriers un fatras de science sociale et économique, dont le résultat le plus clair est de troubler les cerveaux faibles... Justement, un livre de ce genre, Les Veillées du bonhomme Jacques, est en ce moment soumis à l'examen de la commission. Il s'agit d'un sergent qui, rentré dans son village, cause chaque dimanche soir avec le maître d'école, en présence d'une vingtaine de laboureurs ; et chaque conversation traite un sujet particulier, les nouvelles méthodes de culture, les associations ouvrières, le rôle considérable du producteur dans la société. J'ai lu ce livre qu'un employé m'a signalé ; je l'ai trouvé d'autant plus inquiétant, qu'il cache des théories funestes sous une admiration feinte pour les institutions impériales. Il n'y a pas à s'y tromper, c'est là l'œuvre d'un démagogue. Aussi ai-je été très surpris, quand j'ai entendu plusieurs membres de la commission m'en parler d'une façon élogieuse. J'ai discuté certains passages avec eux, sans paraître les convaincre. L'auteur, m'ont-ils assuré, aurait même fait l'hommage d'un exemplaire de son livre à Sa Majesté... Alors, sire, avant d'opérer la moindre pression, j'ai cru devoir prendre votre avis et celui du Conseil.

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